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«Tableau noir»: une idylle aux allures réactionnaires

5bc7a3bf118d1eb5_jpg_530x530_q85Une maison blanche en pleine campagne, pas un bruit, personne en vue, puis une musique off lancinante évoquant paisibilité et lenteur, se présente au spectateur.

Cette maison et ses environs seront le cocon dans lequel l’essentiel du dernier film d’Yves Yersin se déroule. Ce cocon, posé là, apparemment inébranlable, indifférent aux saisons qui se succèdent et au temps qui passe, sera pour les élèves, les enseignant.e.s et le spectateur / la spectatrice, le théâtre d’une année scolaire qui se terminera par la fermeture définitive de cette école à la montagne et le départ à la retraite anticipée de l’enseignant principal.

L’école de Derrière-Pertuis, dans le Val-de-Ruz, abrite en cette année 2006 une classe de douze élèves, tous degrés mélangés, de la première à la cinquième années. Un «instituteur» principal (c’est ainsi qu’il est désigné au début du film), M. Gilbert Hirschi, et une maîtresse d’appui gèrent tout ce petit monde.

Il est temps d’accueillir les nouveaux et nouvelles élèves de cette année. Un chant d’enfants leur souhaite la bienvenue dans ce lieu où tout semble se dérouler en parfaite harmonie. Cette impression se confirmera très vite et ne quittera pas le spectateur / la spectatrice même au-delà de la fermeture forcée de l’école.

Hormis son titre et quelques notes de musique un peu sombre scandant les débuts de chapitres, ce documentaire n’a en effet rien d’un «tableau noir»; au contraire, c’est une véritable idylle qui nous est donnée à voir: douze élèves modèles,  un enseignant autoritaire mais juste, à la fois figure paternelle et guide des enfants, et une maîtresse d’appui patiente, sont occupé.e.s avec motivation et respect mutuel, à apprendre, chacun.e dans son rôle respectif.

Ce film nous donne à vivre quelques moments – piqués sur le vif de 1200 heures de rushes – des tribulations pédagogiques de cette classe, fréquemment heureuses, vivantes et riches en partage et en communication, parfois tristes, souvent émouvantes. Tribulations qui commencent dès le matin où la camionnette blanche de M. Hirschi passe prendre les enfants sur le chemin de l’école, se ponctuent de quelques instants récréatifs et de sorties dans les environs, jusqu’au retour dans les chaumières.

Tout ceci se déroule dans des conditions parfaitement exceptionnelles, parfaitement inimaginables dans tout autre cadre que celui-ci.

Les plans sont beaux, les tons colorés et / ou harmonieux, la caméra filme souvent à la hauteur des enfants, ce qui rend le point de vue de la caméra encore plus subjectif et l’immersion du spectateur / de la spectatrice dans l’univers scolaire des protagonistes si «naturels» encore plus profonde.

Mais cet univers pimpant et harmonieux nous écœure assez rapidement et nous devons constater que ce qui nous est montré n’est qu’une énorme tromperie, au mieux affreusement nostalgique et naïve, au pire réactionnaire et inquiétante.

En effet, tout est faux dans ce spectacle: non seulement le montage ne nous donne à voir que des moments exceptionnels de la vie quotidienne de cette classe, mais surtout il construit des conditions d’apprentissage totalement irréalistes, hors du temps. Certes, nous n’échappons pas à la scène de la dictée, poncif indispensable au genre documentaire sur l’éducation, mais surtout on nous y fait l’apologie de l’apprentissage en faisant, en touchant, en goûtant et de la pédagogie par projet; on y prône la proximité avec la nature, la faune et la flore (impossible alors de ne pas penser à Rousseau), on y fait enfin l’éloge du travail, manuel de préférence. Les enfants peuvent ainsi apprendre tantôt dans le cadre-cocon bien défini de la classe, tantôt en dehors, en quasi totale liberté. Ils et elles semblent alors s’épanouir sans entraves en coupant du bois à la scierie avec une monstrueuse machine, en malmenant le chat du coin ou en s’assénant des coups durant la pause.

Tout est possible à l’école de Derrière-Pertuis, là-haut sur la montagne. Car elle est préservée de tout et de tou.te.s…

L’impression de malaise que cet univers, présenté comme un idéal, provoque en nous s’impose encore davantage par l’accumulation grotesque des «vraies valeurs» que cette pédagogie semble défendre: au-delà de la visite de la classe à l’église et des prières qui suivront, ce sont avant tout les valeurs helvétiques, furieusement helvétiques, qui nous envahissent: la visite à la fromagerie, le service par les élèves de la raclette et du vin blanc à la kermesse, la montée des vaches à l’alpage, l’émerveillement devant la première neige, le ski dans la «cour», la fondue, l’excursion au lac de Walensee.

La caméra vient mettre un point d’orgue à cette vision pour le moins conservatrice de l’éducation lorsqu’elle suit le porteur de la mauvaise nouvelle depuis la ville – Dombresson – à la montagne. Le bruit assourdissant de la voiture qu’il conduit à vive allure sur les chemins forestiers menant à Derrière-Pertuis symbolise clairement l’agression venant de la ville, agression qui se terminera par les pleurs des villageois.es, parents et enfants confondu.e.s et mettra fin à l’existence de leur école.

Les circonstances qui ont mené à cette fermeture seront tout au long du film à peine évoquées, si ce n’est au «hasard» de très brèves conversations entre un villageois ou une villageoise et l’instituteur au passage de la camionnette blanche. Enjeux politiques et coupes dans le budget de l’éducation dans le canton de Neuchâtel sont sans doute décidément bien trop réalistes et dérangeants pour qu’ils méritent l’attention de ce documentaire «sur» l’école.

Yves Yersin dit avoir voulu, avec ce film, «montrer le meilleur pour dénoncer le pire»; nous avons malheureusement l’impression que non seulement il n’a pas montré le meilleur, mais qu’en plus il n’a rien dénoncé.

Cora Antonioli pour Pages de gauche

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