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Le supermarché des candidats

ELECTIONS FEDERALES • Smartvote, le guide online pour choisir «son» candidat, conduit à une dépolitisation des enjeux et, partant, fait le jeu de la droite.

L’année électorale a de nouveau accouché d’un monstre bien mal nommé: smartvote (le «vote intelligent»…). Rappelons en quelques mots de quoi il s’agit: les candidat-e-s aux élections fédérales qui le souhaitent remplissent un questionnaire, et n’importe qui peut ensuite comparer ses propres réponses à celles des candidat-e-s et découvrir celles et ceux qui sont censés être les plus proches de ses positions politiques.
D’autres ont déjà dénoncé les problèmes internes de smartvote: l’étroitesse des questions et des thèmes abordés (sans même parler de leur pente droitière assez constante), leur imprécision, la débilité des réponses possibles et l’impossibilité de ne pas en donner, etc. Inutile de revenir sur tous ces points, qui sont malheureusement assez représentatifs de l’encéphalogramme plat de la science politique suisse, et en particulier des instituts chargés de la supervision de smartvote. Ils dénotent une incompréhension profonde des enjeux politiques, et, ajouterais-je, de la vie politique en général. L’objectivation des opinions politiques sous la forme de «toiles d’araignée» censées classer les candidat-e-s n’en est que l’exemple le plus patent, qui prêterait à sourire s’il n’était pas considéré avec le plus grand sérieux par ses conceptrices-eurs.
Smartvote consacre le principe selon lequel la politique n’est qu’un sondage continu de l’électorat. Celle-ci se résumerait ainsi à une série de décisions binaires –oui ou non– sur des objets précis. On oublie alors que ces décisions et, avant elles, les thèmes et les enjeux politiques qui les rendent possibles ont été formatés par les différentes forces politiques, et que les questions sont elles-mêmes déjà de part en part politiques, au moins autant que les (non-)réponses qu’on leur apporte.
A la logique sondagière qui atomise l’électorat –à chacun-e ses idées, à chacun-e son ou sa candidat-e– répond une logique individualiste qui fragmente le jeu politique pour effacer les partis au profit des personnes: sommet d’une approche «libérale» de la politique où les candidat-e-s sont transformés en de véritables marchandises en concurrence sur un marché forcément «libre et non faussé». Smartvote oublie que, dans une élection, la plupart des bulletins ne sont pas modifiés et que, par conséquent, les citoyen-ne-s, dans leur très large majorité, votent pour des partis et non pour des individus. Cela ne signale pas une déficience du jeu démocratique ou des «compétences» des citoyen-ne-s, car c’est la conséquence du constat tout à fait éclairé que c’est le rapport de force entre les partis qui est déterminant dans un parlement, et non les opinions individuelles que les candidat-e-s expriment avant l’élection (les citoyen-ne-s sont moins naïfs que les politologues…).
Cependant, faire disparaître le parti et ses positions collectives, c’est faire droit d’une part à une conception de candidat-e-s libres, indépendant-e-s et uniques, et d’autre part à l’image d’un spectre politique continu, sans ruptures et sans séparations (comme si la gauche et la droite ne signifiaient rien). Et dans cette palette bigarrée, c’est bien sûr smartvote qui sera le meilleur guide!
Le problème fondamental est pourtant ailleurs. Smartvote est lié à une idée précise de la représentation, qui vise en fait une identité fantasmée entre représentant et représenté. Elle postule une conjonction délirante entre démocratie et représentation, dans laquelle le parlement devrait être un peuple miniature qui prendrait les mêmes décisions que le peuple en grand. Vieille fiction, bien sûr (elle date au moins de la Révolution française), mais qui ne comprend pas que le système suisse, précisément, légitime l’écart entre parlement et corps civique par les mécanismes référendaires. Pour peu qu’on se donne la peine d’en comprendre la nature, l’élection est ainsi rendue à ce qu’elle est toujours, fondamentalement, c’est-à-dire l’expression d’un pur rapport de force social et politique, médié –représenté, précisément– par les institutions politiques.
Finalement, car je ne peux croire que les commanditaires de smartvote, sinon les responsables de sa conception, soient complètement décérébrés, cette entreprise conduit tout à fait consciemment à une dépolitisation des enjeux et du jeu politique qui, comme toujours en Suisse, sert la droite.

Antoine Chollet

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