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Le cours de la chemise en hausse

Extrait du N° 149

Le cours de la chemise monte ces derniers temps, surtout lorsqu’elle a été portée par un Directeur des Ressources Humaines (DRH) d’Air France… Rappel des faits: début octobre, en pleines négociations avec les syndicats et donc de manière illégale, la direction d’Air France annonce un plan social qui conduirait à la suppression de 2900 postes. Le 5 octobre, jour du comité central d’entreprise (CCE), à l’appel des syndicats, des personnels manifestent devant le siège d’Air France à l’aéroport de Roissy, puis investissent les lieux. Les membres de la direction sont exfiltrés, sauf le DRH et le responsable des activités longs-courriers. Escortés par des vigiles et par des syndicalistes de la CGT et de FO, leurs vêtements sont alors déchirés par les manifestant·e·s, avant qu’ils parviennent à s’échapper.

Les médias à peu près au diapason, la direction d’Air France et Manuel Valls ont opposé des réactions outrées aux événements ayant suivi ce CCE, ce dernier qualifiant les manifestant·e·s de «voyous». Ces réactions ne forment malheureusement qu’un exemple supplémentaire, particulièrement violent dans sa nudité, de la réaffirmation du pouvoir des fort·e·s sur les faibles. Que cela se soit accompagné d’une descente de police au petit matin chez cinq salariés de la compagnie soupçonnés d’avoir participé à des activités de retouches vestimentaires sur quelques cadres n’ajoute que l’outrancier au scandaleux.

 

Violence en milieu dit tempéré

Les rapports à l’intérieur d’une entreprise, comme dans la société en général, sont violents. Et pas seulement de cette violence qu’on a trop rapidement qualifiée de «symbolique», qui se fait à coup de mots ou d’attitude plutôt que de poing. Celle-ci existe aussi, bien sûr; elle est massive, elle humilie et blesse quotidiennement. Non, c’est de violence physique, de la part des dirigeant·e·s contre leurs salarié·e·s, qu’il s’agit. On a peu remarqué que la direction d’Air France avait appelé des CRS en renforts, et disposait d’un service d’ordre musclé pour encadrer ce CCE (ce qui semble être une pratique normale pour la compagnie, preuve, s’il en fallait, du climat détestable qui y règne). Les uns comme les autres étaient prêts, non pas à déchirer la malheureuse chemise d’une syndicaliste ou d’un salarié, mais bien à casser quelques côtes à coups de matraque ou à sprayer au poivre le visage d’un·e militant·e. Ce n’est qu’au nombre supérieur des salarié·e·s en colère que l’on doit de ne pas avoir assisté à la bastonnade de quelques syndicalistes récalcitrant·e·s. C’est aussi cela, ce que l’on nomme un rapport de force.

Quelle aurait été la réaction des autorités dans ce cas de figure-là? Comme d’habitude: on aurait justifié les violence par quelques provocations, déprédations ou menaces, et les journaux de 20 heures en auraient à peine parlé. D’arrestations à domicile, et d’éventuelles condamnations, il n’aurait pas été question.

Renversement

Une fois n’est pas coutume, ce sont cette fois-ci des chefs qui ont été bousculés, physiquement. La direction de la compagnie, pleinement soutenue par les autorités politiques, fera à n’en pas douter payer très cher ce crime de lèse-majesté. Elle sait bien, et l’ensemble du patronat avec elle, qu’un DRH à moitié nu à la télévision, c’est déjà une partie des rapports de pouvoir au sein de toutes les entreprises qui sont transformés. C’est aussi subversif qu’un ricanement devant la propagande grotesque d’un régime totalitaire.

Pareille transgression, une direction, si elle tient à son pouvoir, ne peut l’accepter. Elle doit donc frapper avec une disproportion tout à fait assumée celles et ceux qui ont osé contester, fût-ce une minute, son pouvoir.

Parce que tous les militant·e·s savent cela, les négociations souvent très dures avec le patronat ne dégénèrent pas, dans la quasi totalité des cas. Ce serait trop cher payer pour quelques minutes de renversement radical des rapports de pouvoir.

Antoine Chollet

 

ENCADRÉ

«Il y a ce que j’appelle une loi de conservation de la violence, et que si l’on veut faire diminuer véritablement la violence la plus visible – crimes, vols, viols, voire attentats – il faut travailler à réduire globalement la violence qui reste invisible, en tout cas à partir des lieux centraux ou dominants, celle qui s’exerce au jour le jour, pêle-mêle, dans les familles, les usines, les ateliers, les commissariats, les prisons, ou même les hôpitaux et les écoles, et qui est le produit de la violence inerte des structures économiques et sociales et des mécanismes impitoyables qui contribuent à les reproduire.»

(Pierre Bourdieu, HEC Paris, 27 novembre 1995).

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