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Le centenaire des conférences de Zimmerwald et Kiental

Nous avons déjà parlé à plusieurs reprises des conférences de Zimmerwald et Kiental dans Pages de gauche (voir n° 131, 135, 145, 148). C’est en effet réparer une grande injustice que d’accorder un peu d’attention à ce moment essentiel du mouvement ouvrier international, lorsque quelques dizaines de militant·e·s se réunissent dans ces deux petits village pour protester contre la guerre. Après la grande conférence commémorative organisée à Berne l’an passé, c’est au tour des toujours excellents Cahiers de l’AÉHMO, édités par l’Association pour l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier et diffusés par les Éditions d’en bas, de consacrer leur livraison annuelle aux deux conférences. Ils viennent ainsi renouveler une bibliographie singulièrement mince en langue française, qui a fort heureusement déjà été étoffée l’an passé par la publication de différents documents entourant la conférence de Zimmerwald, présentés par l’historien du mouvement ouvrier Julien Chuzeville.

Les Cahiers de l’AÉHMO prennent le parti de réinsérer les deux conférences dans leur environnement à la fois suisse et international. Marc Perrenoud, Michel Busch et Marianne Enckell présentent ainsi quelques-uns des enjeux du combat pacifiste et antimilitariste en Suisse. Le premier évoque par exemple les années difficiles des deux socialistes neuchâtelois Charles Naine et Paul Graber pendant la guerre, sans cesse dénoncés par la droite pour leur manque de patriotisme et leur soutien défaillant à l’effort militaire national. Autour des figures de John Baudraz et de Jules Humbert-Droz, Michel Busch s’intéresse quant à lui à l’objection de conscience et à ses différentes justifications, entre valeurs chrétiennes et engagement socialiste et internationaliste. Enfin, Marianne Enckell exhume les noms de quelques «déserteurs, insoumis et réfractaires» qui se sont retrouvés en Suisse durant la Première Guerre mondiale. Elle rappelle également les critiques que certain·e·s anarchistes ont adressées au manifeste de Zimmerwald, dénonçant notamment son «légalisme».

Un article de Stéfanie Prezioso fait le point sur la situation au sein du mouvement ouvrier italien au moment du déclenchement de la guerre, et rappelle que l’Italie se trouve dans une situation singulière puisqu’elle n’entrera en guerre qu’au printemps 1915. Les débats sur l’attitude à adopter face au conflit y sont donc plus longs qu’ailleurs, et ils ne sont pas immédiatement hypothéqués par les mobilisations générales qui étouffent toute critique, en France ou en Allemagne par exemple. Le Parti socialiste italien sera d’ailleurs le seul, parmi les pays en guerre, à respecter les engagements pris par la IIe Internationale en refusant l’entrée en guerre.

Portant plus précisément sur les conférences elles-mêmes, les contributions d’Adrian Zimmermann et de Jean-Numa Ducange examinent pour la première le parcours de leur organisateur principal, Robert Grimm, et pour la seconde l’héritage internationaliste qui était celui du mouvement ouvrier en 1914. Dans des pages passionnantes, Adrian Zimmermann retrace également les suites de la conférence de Zimmerwald, et notamment les différents anniversaires qui ont précédé celui de 2015-2016. Cette conférence, longtemps considérée comme une anticipation de la division du mouvement ouvrier entre les IIe et IIIe Internationales, du fait notamment de la présence de Lénine et de Trotsky en terres bernoises, a suscité une mémoire divisée. L’examen attentif des procès-verbaux des conférences en donne une vision un peu plus nuancée, et Adrian Zimmermann insiste sur le fait que la plupart des participants souhaitaient bien davantage l’unité que la scission, malgré les divergences de vue sur la tactique à adopter. Jean-Numa Ducange considère quant à lui l’histoire de l’internationalisme avant le déclenchement de la guerre, et remarque qu’il a toujours existé une tension au sein du mouvement ouvrier entre la lutte des classes par-delà les frontières et la défense d’une patrie menacée. Il note aussi la marginalisation progressive du souvenir de ces deux conférences, dont l’existence a pendant des années été connues par des millions de personnes, notamment en URSS.

Cet ensemble de contributions permet opportunément de reconsidérer quelques questions importantes autour des conférences de Zimmerwald et Kiental (cette dernière étant un peu négligée à vrai dire). Les lecteurs germanophones pourront en compléter la lecture par celle de l’ouvrage collectif Zimmerwald und Kiental édité par Bernard Degen et Julia Richers l’an passé.

Les conférences de Zimmerwald et Kiental, qui ont rassemblé il y a cent ans et au milieu d’une Europe en guerre quelques-unes des figures majeures du mouvement socialiste européen, et l’opposition internationaliste à la guerre font partie de cette mémoire des vaincus si vite recouverte par l’histoire officielle. Il est tout aussi nécessaire aujourd’hui d’en préserver le souvenir et de rappeler que, dès 1914, certains militant·e·s se sont organisés pour que la boucherie des tranchées ne se fasse pas en leur nom.

Antoine Chollet

 

À lire: «Cent ans après Zimmerwald et Kiental», Cahiers de l’AÉHMO, n° 32, 2016; Julien Chuzeville, Zimmerwald, l’internationalisme contre la Première Guerre mondiale, Paris, Demopolis, 2015; Bernard Degen, Julia Richers (dir.), Zimmerwald und Kiental, Weltgeschichte auf dem Dorfe, Zurich, Chronos, 2015.

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