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La Wochenzeitung, un succès qui dure

Le 18 novembre, Pages de gauche s’est entretenu durant deux heures avec Bettina Dyttrich et Camille Roseau, membres du collectif de la Wochenzeitung (que tout le monde appelle la WOZ), hebdomadaire de la gauche alternative suisse alémanique. La première est rédactrice du ressort Suisse, alors que la seconde est responsable du marketing. À l’occasion du 150e numéro de Pages de gauche, nous voulions discuter du présent et de l’avenir d’une presse de gauche en Suisse. Pour que la presse engagée trouve des moyens de lutter contre sa disparition programmée, il est impératif de partager nos expériences, et en particulier de s’intéresser de plus près à ce qui fonctionne ailleurs. À cet égard, près de 35 ans après sa fondation, la WOZ est un véritable succès. Elle a bien connu des moments difficiles, qui ont abouti à une quasi faillite en 2005, suite à des décisions inopportunes visant à augmenter massivement son lectorat. Depuis lors, le journal a augmenté son tirage et ses salaires et semble reposer sur des bases solides. Pages de gauche a décidé d’aller discuter avec cette «grande sœur» d’outre-Sarine, pour s’en inspirer et faire connaître ce modèle alémanique au lectorat romand. Les lignes qui suivent résument nos discussions.

Qu’est-ce que la WOZ?

Le journal a été fondé en 1981 par une équipe composée pour l’essentiel de la rédaction du journal universitaire Das Konzept, de  militant·e·s des mouvements des années 1970, et de jeunes de la scène alternative zurichoise, rassemblés autour des événements de 1980 lorsque des collectifs se sont constitués pour demander plus d’espaces pour la culture alternative. Ce mélange a résisté à l’épreuve du temps et anime toujours l’esprit du journal. Aujourd’hui, l’équipe compte cinquante personnes dont la moitié sont des rédactrices·eurs.

La WOZ est une coopérative depuis sa création, dans laquelle tou·te·s les employé·e·s (sauf quelques-un·e·s avec de faibles taux d’engagement) ont une part qui leur permet de participer aux décisions. Depuis sa création, ils et elles reçoivent tou·te·s le même salaire, récemment augmenté à 5000 frs pour un plein temps. La plupart travaillent cependant à des taux de 60 à 80 %.

Toutes les décisions importantes concernant le journal, qu’il s’agisse des salaires, du budget, de la mise en page, mais la rédaction décide seule du contenu des articles.

Le journal tire à 17’600 exemplaires chaque semaine, pour un lectorat total estimé à 67’000 personnes. La très large majorité des exemplaires sont écoulés par abonnements, le reste (moins de mille) étant vendu en kiosques. Ce sont aussi les abonnements qui assurent l’essentiel du financement du journal (80%), le reste se répartissant à parité entre la publicité et les dons.

Le système de dons est organisé de manière originale, et repose sur une association d’amis de la WOZ, dont les membres contractent des abonnements de soutien au double du prix normal. Cette association est forte de près de 900 membres aujourd’hui. Elle alimente notamment un fonds spécial, ProWOZ, qui permet de financer régulièrement des enquêtes de plus longue haleine, ensuite publiée dans les pages de l’hebdomadaire.

La rédaction

La WOZ n’est liée à aucun parti, syndicat ou association, même si ses rédactrices·eurs sont proches, selon les cas, du PS, des mouvements écologistes, voire des idées anarchistes. L’indépendance a toujours été revendiquée par le journal, de même que le pluralisme.

Les thèmes sur lesquels le journal revient le plus régulièrement sont la politique suisse et internationale, l’économie, l’écologie, la culture, le féminisme ou les mouvements sociaux. Il n’y a pas de charte politique qui aurait été discutée collectivement et engagerait la rédaction. Celle-ci est toujours animée par des discussions sur tous ces sujets, bien que quelques valeurs fondamentales soient partagées par tout le monde: les droits fondamentaux, l’écologie, la solidarité internationale… Et si le journal ne donne pas de consignes électorales, il se prononce régulièrement sur les référendums et les initiatives.

Quelle place occupe la WOZ dans la presse alémanique?

Il y a peu d’hebdomadaires en Suisse alémanique, contrairement à l’Allemagne ou à la France, surtout si l’on excepte les éditions dominicales des grands journaux. Outre la WOZ, on ne trouve que la Weltwoche, désormais complètement blochérisée alors qu’elle était jusqu’au début du siècle un organe de la gauche libérale. L’arrivée de Roger Köppel à sa tête au début des années 2000 a brutalement changé ses positions, si bien qu’il n’y a plus aujourd’hui de discussion possible avec ce titre.

Le format hebdomadaire correspond bien à notre époque, où le traitement de l’actualité immédiate se fait principalement sur Internet ou dans les médias audio-visuels. La parution une fois par semaine laisse au contraire le temps d’analyser les événements et de leur restituer un sens. C’est un format idéal pour le travail que réalise la WOZ. C’était au départ une décision pragmatique, mais, devant son succès, personne n’a jamais songé à la contester pour transformer le journal en quotidien ou en mensuel.

Sur le plan des collaborations avec d’autres publications de gauche, notons que la WOZ est accompagnée chaque mois par l’édition allemande du Monde diplomatique, publié à Berlin. C’est un numéro qui se vend bien en kiosque, généralement. Le lectorat de la WOZ se concentre surtout dans les villes, avec des ventes importantes à Zurich, à Berne, à Soleure ou à Saint-Gall, par exemple. Les ventes en Suisse romande sont toutefois résiduelles (quelques dizaines d’exemplaires vendus en kiosques, à peine plus d’abonnements). Et, s’il n’y a plus de quotidien de gauche en Suisse alémanique, contrairement à la Suisse romande où existe toujours Le Courrier, la WOZ est en revanche, proportionnellement à la population, l’un des journaux de gauche les plus lus en Europe.

Le passage au numérique

La question du passage au numérique est toujours en discussion au sein du journal, comme sans doute dans toutes les rédactions de la planète aujourd’hui. Pour le moment, il est hors de question d’abandonner la version papier. Un quart des articles sont proposés sur le site de la WOZ chaque semaine, au fur et à mesure que la semaine avance. Tous les articles sont disponibles un mois après leur première parution, ce qui constitue un riche fonds d’archives gratuites.

La WOZ est également en train de mettre en place un abonnement numérique, mais avec des questions non résolues, notamment concernant son prix. Doit-il être le même que pour la version papier ou non? Elle va parallèlement étoffer son offre sur tablettes et smartphone.

Le journal en dehors du journal

En plus de la parution de ses 49 ou 50 numéros annuels, la WOZ convie ses lectrices et lecteurs à de nombreux événements. Il peut s’agir de discussions publiques avec des organisations de gauche (à témoin un récent débat sur TISA avec Stefan Giger, à l’instar de celui qu’a organisé Pages de gauche au moins de juin), mais aussi de séries de conférences comme cela a été le cas dans le cadre d’une «université populaire» organisée à Zurich en collaboration avec l’école autonome. Ce cycle de conférences a rencontré un grand succès durant trois mois, avec douze rencontres qui ont rassemblé jusqu’à 250 personnes.

La WOZ organise également des «voyages politiques» pour les lectrices·eurs. Elle leur a proposé par exemple de se rendre en Catalogne, dans le Pays basque, à Vienne ou à Marseille, accompagnés par des guides expérimentés. Des excursions et des randonnées en Suisse sont aussi proposées, avec un succès qui ne se dément pas.

Si ces activités ne rapportent pas d’argent au journal, elles permettent de le faire connaître plus largement, de donner l’occasion à la rédaction de rencontrer une partie de ses lectrices et lecteurs, et de faire de la WOZ un animateur culturel.

Stéphanie Pache, Antoine Chollet

Plus dans le N° 150

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