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La politique est-elle une affaire d’experts ?

Mathias ROUX, J’ai demandé un rapport, la politique est-elle une affaire d’experts ?

Paris, Flammarion (coll. Antidote), 2011, 121 p.


 

On sait la démocratie attaquée de partout, la plupart du temps obliquement puisque plus personne n’a aujourd’hui le courage d’affirmer une opinion explicitement antidémocratique. On annule ici un référendum sur un plan de « sauvetage », là on pense que la démocratie s’oppose aux droits fondamentaux, encore ailleurs on se demande candidement s’il ne faut pas plutôt des chefs décidés pour conduire un pays à travers une crise. Mathias Roux vient de publier un petit livre réjouissant pour condamner ces attaques, en démonter la logique, et rappeler surtout quelques principes fondamentaux de la démocratie. Le moins que l’on puisse dire est que ce genre de travail est aujourd’hui plus que bienvenu en France.

L’événement qui, en France, a réveillé les ardeurs élitistes, ce fut le référendum sur la « Constitution européenne » de 2005. Le crime de lèse-élites qu’a représenté le refus du texte par les citoyen·ne·s fut un véritable traumatisme, poussant certains responsables assez mal avisés (Daniel Cohn-Bendit, pour ne pas le nommer) à faire référence à l’élection d’Hitler en 1933 pour « prouver » que la majorité n’a pas toujours raison. À ce moment, Jacques Rancière avait déjà décrit certains des mécanismes du discours antidémocratique dans un livre qui a connu un succès mérité : La haine de la démocratie. Mathias Roux reprend d’une certaine manière l’ouvrage tout en le complétant de la meilleure des manières possibles. Dans un contexte où, contrairement à la Suisse, il n’est pas d’usage de faire voter le peuple sur des textes de loi, la hargne élitiste prend une figure plus virulente. Les élites (politiques, économiques, culturelles) contestent toute compétence politique aux classes populaires, répètent à l’envi des clichés rebattus (que Roux résume bien en cette formule lapidaire : « le peuple ne sait pas et il est xénophobe », p. 13), et souhaitent surtout se réserver les décisions politiques les plus importantes.

Comme l’annonce le titre du livre, c’est d’abord la question de l’expertise qui intéresse Mathias Roux (mais on verra qu’elle ouvre à une réflexion plus générale sur la démocratie). L’expertise s’adosse à ce qu’il nomme très justement « la vulgate de la complexité », reposant sur l’idée selon laquelle les différents éléments du « système » sont tellement imbriqués que seul·e·s des spécialistes pourraient désormais comprendre ce dernier et le transformer. De ce constat surgissent des termes étranges – gouvernance, interdépendance, globalisation, etc. – newspeak dont l’usage répété ne masque que la vacuité de la pensée et, plus grave, une pente antidémocratique constante. Cette vulgate a partie liée avec l’idée que la politique se résume à la résolution de problèmes, évidemment réservée aux spécialistes compétents qui en connaissent la meilleure réponse (pp. 51-53). Confier la politique aux expert·e·s a un but et un seul que l’auteur résume bien : « L’objectif de l’intervention experte n’est pas de donner des éléments pour ouvrir au maximum le champ de la délibération collective mais de fermer les questions » (p. 29). On ne saurait mieux dire ! L’exemple de la fameuse commission dirigée par Jacques Attali, ce pantin confit de supériorité que malheureusement tout le monde connaît, est à cet égard édifiant. Lorsque le personnage prétend être le représentant de la vérité (p. 34), l’envie nous prend de l’envoyer au Vatican, lieu habituellement réservé à ce genre de questions…

La grande qualité du livre de Mathias Roux est cependant de ne pas s’arrêter à cette condamnation de « l’expertocratie », mais de montrer quelle idée de la politique elle véhicule, et pourquoi celle-ci est fondamentalement contraire à celle qui doit accompagner une démocratie. Et comme toujours, c’est en remontant à la Grèce ancienne, en l’occurrence à Aristote, que les problèmes apparaissent dans toute leur clarté. La pensée d’Aristote « nous rappelle à l’exigence de penser politiquement la politique » (p. 49), écrit très justement l’auteur. Dire cela n’est pas énoncer une banale tautologie, et Mathias Roux le montre lorsqu’il écrit qu’« un vocabulaire juridico-moral colonise progressivement la sphère sémantique [de la politique] par l’intermédiaire de concepts comme équité, reconnaissance, dignité, intégrité, respect… » (p. 85). Il est dès lors impératif de retrouver la qualité véritablement politique des questions politiques, et cela passe par une triple opération : étendre la sphère politique à l’ensemble du corps civique, s’interroger sur les fins d’une communauté démocratiques, et reconnaître enfin la valeur propre du conflit.

Aristote, et en cela il est bien un enfant de la Grèce, affirme que la politique est la substance même de la communauté, et nullement un secteur, un sous-système ou un champ parmi d’autres. Autre manière de dire que limiter la politique à l’activité parlementaire, ou même à l’action de l’État, fausse complètement la question. La politique est l’affaire de toute la cité, elle est ce que la cité décide de déclarer commun, et concerne donc tout le monde. À partir de là, l’un des problèmes théoriques les plus redoutables posés par la démocratie consiste à savoir comment une cité peut décider, en s’interdisant de conclure qu’elle ne le peut pas ou que les obstacles pour qu’elle le puisse sont tels qu’il vaudrait mieux se contenter d’une autre forme de gouvernement, qu’il s’agisse d’un despotisme plus ou moins éclairé ou d’une forme quelconque de gouvernement mixte.

Dans une veine républicaine qui fait au moins autant référence à la Grèce qu’à Machiavel ou à Rousseau, Mathias Roux demande au lecteur : « sur quoi délibère-t-on si ce n’est sur la meilleure manière de rester libre ? Toute liberté est d’essence civique car être libre, c’est vouloir et travailler à le rester et, pour cela, vivre dans une cité elle-même libre » (p. 56). Inutile sans doute d’ajouter que l’expertise est précisément ce qui confisque cette liberté au prétexte d’assurer quelque chose d’autre, qu’il s’agisse de la sécurité, de la croissance, de la stabilité ou du « pouvoir d’achat ». Dégradation typiquement libérale de la démocratie : le souci du bien-être individuel surpasse celui de la liberté collective, la cohabitation d’individus indépendants n’étant plus pensée que sous la forme un peu risible du « vivre-ensemble », notion qui en est venue à remplacer très significativement le concept même de politique. Les collectivités politiques sont désormais assimilées à une juxtaposition d’individus qui ne poursuit pas d’autre objectif que celui d’assurer une convivance supportable pour tous ses membres.

Si la démocratie nécessite la participation de tou·te·s, c’est que les questions politiques les plus importantes sont « indécidables » (p. 60). Nous dirions peut-être plutôt qu’elles sont affaire d’opinion, et non de science, de rationalité ou de vérité. C’est la raison pour laquelle la politique est toujours conflictuelle, formée d’antagonismes et de luttes, de questions qui ne seront jamais tranchées et de problèmes toujours rouverts. La politique n’existe pas à cause de la méchanceté des humains ou de leurs insuffisances, mais parce que le commun n’est jamais réglé, ordonné, stabilisé, et ne le sera jamais complètement, fort heureusement.

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