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Horaires de travail, d’une flexibilisation à l’autre

Version longue d’un article paru dans PDG N° 143 Avril 2015

En 2012, lors de la récolte des signatures pour le référendum contre l’initiative Lüscher qui visait à libéraliser les horaires d’ouverture des shops de stations-services, certain·e·s expliquaient être en faveur de cette initiative car leur journée de travail ne leur permettait tout simplement pas de faire leurs courses. D’aucun y verront un nouveau mode de consommation, d’autre une excuse à un manque d’organisation des tâches ménagères. Quelque soit le parti pris, le débat sur la question des horaires d’ouverture des magasins ne peut se faire sans réfléchir à leur interaction avec l’amplitude de nos propres horaires de travail.

Un cadre légal flexible

Dans le secteur industriel en Suisse, la durée moyenne de la semaine de travail est aujourd’hui d’environ 41,7 heures, réparties sur 5 jours. Elle correspond à la durée moyenne de la semaine de travail tous secteurs confondus. Les moyens de flexibiliser et d’augmenter le temps de travail demeurent cependant très nombreux et fréquents. La Loi sur le travail et le Code des obligations garantissent à l’employeur la possibilité d’allonger la journée de travail de tout ou partie de son personnel. Quant à ce dernier, à moins qu’il n’ait une charge de famille à faire valoir, il sera obligé d’accomplir ces heures. La plupart des conventions collectives reprennent le dispositif d’heure supplémentaire. Les avancées qui ont pu être obtenues à ce sujet concernent plus souvent le tarif auquel les heures supplémentaires seront récupérées que la mise en place de limite à leur prescription. Pis encore, certaines conventions collectives prévoient même la possibilité d’augmenter la semaine de travail pendant un laps de temps donné, sans compensation. La Convention collective de l’industrie des machines par exemple permet au patron qui se trouverait dans une situation économique préoccupante de faire travailler son personnel 43 heures par semaine, au lieu de 40 heures, et ce pendant 15 mois. Ces heures ne pourront pas faire l’objet d’un congé récupération.

Optimisation des outils de production

C’est ce qui est récemment arrivé aux travailleuses·eurs de l’usine La Nationale Industrie à Champagne. Ils ont été informés à la fin du mois de février qu’en raison du renchérissement du franc, ils travailleraient dès le 1er mars, trois heures de plus par semaine. Au lieu de sortir habituellement de l’usine à 16h20, ils sortent désormais à 17h10. Cet exemple n’est malheureusement pas isolé et ne se produit pas seulement lorsque le franc suisse fluctue. En 2012, une large majorité des travailleuses·eurs de l’un des fleurons de l’industrie horlogère, Jeager-Lecoultre à la Vallée de Joux, a massivement attaqué l’accord sur l’horaire fluctuant alors en vigueur depuis plusieurs années dans leur usine. La flexibilité est devenue synonyme de compétitivité et de modernité. Elle est normalisée à tel point que nous ne sommes même plus surpris de constater que des entreprises, qui ne produisent pourtant pas des biens ou des services élémentaires, font fonctionner leurs outils de production en continu, dans le but d’une rentabilité maximale. A titre d’exemple, les machines des usines Nespresso et Maillefer Dentsply tournent 24/24 heures, 7/7 jours. Les opératrices·eurs de production se relaient en équipes, selon différents modèles. Certains sont même programmés en « horaires atypiques », et travaillent les nuits de week-end. Leur semaine de travail commence donc le jeudi soir et s’étale sur quatre nuits, de 20h00-06h00, jusqu’au lundi matin. Il va s’en dire que pour augmenter son gain de productivité, il est plus rentable de faire tourner l’usine sans interruption, plutôt que d’être contraint d’en construire plusieurs, arrêtées de 16h00 à 07h00. À la sortie de l’usine de Champagne, juste après l’annonce de la direction, les ouvrières·ers s’agacent: « Ils vont trop loin ! A quelle heure on va finir ? C’est de l’esclavage moderne ! Sans parler des courses, de gamins et de tout le reste ».

D’une flexibilisation à l’autre

Or, du fait de l’interdépendance des différents secteurs économiques et de la concurrence en leur sein, une flexibilisation en entraine une autre. L’exemple de l’industrie alimentaire est particulièrement parlant. Les contraintes dictées par les gros clients du commerce de détail demandent aux industriels de la branche d’être toujours plus réactifs. Si une commande supplémentaire pour la Migros arrive en milieu de journée, l’industriel doit pouvoir y répondre au risque de perdre le contrat. Cette réactivité à un prix, payé par les travailleuses·eurs qui devront rester jusqu’en soirée pour la production. Pendant ce temps, l’accueillant·e familial·e qui garde les enfants des travailleuses·eurs voit aussi sa journée de travail s’allonger. Tout comme les vendeuses·eurs de la Migros. En effet, cette précarisation devient le nouveau mode de vie des consommatrices·eurs brandi par les grandes enseignes du commerce de détail pour justifier à ce que les magasins ouvrent plus tard.

Isabelle Smekens

Unia Vaud

 

Michel Husson, « Travail flexible, salariés jetables. Fausses questions et vrais enjeux de la lutte contre le chômage », Editions La Découverte, 2006.

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