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Film: BlacKkKlansman: quelles alliances?

L’histoire n’est jamais tout à fait passée dans les films des réalisatrices·eurs afro-américain·e·s. Le dernier opus de Spike Lee n’échappe pas à la règle, car bien qu’il soit tiré de faits réels datant de la fin des années 1970, il se clôt sur des images des émeutes de Charlottesville en 2017. Le présent n’est jamais loin dans cette œuvre, d’abord parce qu’on y voit à plusieurs reprises David Duke, le rocambolesque «Grand Wizard» du Ku Klux Klan (KKK) à l’époque, encore actif dans la politique américaine de nos jours puisqu’il a soutenu la candidature de Donald Trump à l’élection présidentielle de 2016. Si cette histoire n’est pas passée, c’est surtout parce que le «white supremacism», ce fatras d’idées délirantes sur l’inégalité des races et la supériorité de la «race blanche», existe toujours aux États-Unis et y est virulent, comme on a pu le constater ces dernières années.

La scène la plus réussie du film est un extraordinaire montage parallèle entre une réunion des membres du KKK regardant Birth of a Nation, le film de David W. Griffith, apologie du Klan et chef d’œuvre du cinéma américain (on considère généralement qu’il y invente précisément le montage parallèle), et une réunion de militant·e·s afro-américain·e·s venu écouter un témoin oculaire du lynchage de Jesse Washington à Waco, Texas. Le film de Griffith date de 1915, le lynchage de Washington de 1916: concomitance non fortuite d’événements eux-mêmes parallèles, narrés côte à côte dans le film. On assiste d’ailleurs à un nouveau court-circuit historique dans cette scène puisque le témoin en question est incarné par Harry Belafonte, lui-même une figure majeure du mouvement des droits civiques dans les années 1950 et 1960. La scène de BlacKkKlansman, particulièrement intelligente, se termine par la succession des membres du KKK et des militant·e·s noir·e·s scandant les un·e·s «White Power» et les autres «Black Power». Loin d’établir une équivalence entre ces deux slogans et les mouvements qui les incarnent, le film montre au contraire que des slogans apparemment symétriques peuvent en réalité signifier des choses radicalement opposées, tout simplement parce que celles et ceux qui en font les symboles de leur lutte occupent des places distinctes dans la société. C’est précisément l’objet de ce montage que de contraster – et l’on peut difficilement établir une opposition plus radicale – le vieux militant noir qui a assisté terrifié au lynchage de Jesse Washington et le leader du Ku Klux Klan qui fait applaudir Birth of a Nation à un groupe de Blanc·he·s racistes et éméché·e·s. Spike Lee use à merveille des moyens propres du cinéma pour exprimer tout à la fois l’immense distance entre ces deux groupes et la proximité contrainte, puisque les un·e·s comme les autres sont pris dans un espace politique qui, contre leur gré mais nécessairement, les rassemble sur un même terrain.

Certaines critiques ont fait remarquer que Spike Lee avait euphémisé le racisme de la police de Colorado Springs, ou exagéré la solidarité exprimée par les collègues du héros de son film, Ron Stallworth, premier policier noir de la ville qui, comme le titre français l’indique, «infiltre le Ku Klux Klan». Ces critiques ne font guère justice au travail de Spike Lee qui, au contraire, montre sans cesse la complexité du problème sans pourtant jamais le faire disparaître. Il y a des policiers profondément racistes dans son film (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle le héros demande sa mutation dans la section des enquêtes), l’une des dernières scènes, où Stallworth, en civil, se fait arrêter par des collègues de la police qui croient avoir affaire à un délinquant, le montre encore. Cependant, comme d’autres scènes le montrent, ces personnages ne résument pas à eux seuls la police de Colorado Springs (et, par extension, les forces de police américaines). Par ailleurs, si l’action de la police est déterminante dans une affaire, Spike Lee ne suggère nullement qu’elle puisse devenir un outil pour l’émancipation des Noir·e·s. Ce que le film montre en revanche, c’est qu’il n’est pas inutile pour les minorités d’investir les institutions qui leur ont longtemps été interdites.

Finalement, la grande question du film demeure celle des alliances politiques possibles pour la communauté afro-américaines dans son combat contre les discriminations en général et contre les suprémacistes blancs en particulier. À cet égard il n’est pas du tout indifférent par exemple que le collègue le plus proche de Stallworth, celui qui se fait passer pour lui pour infiltrer en personne le KKK, soit juif. L’organisation qu’ils infiltrent conjointement est en effet aussi raciste qu’antisémite, et cet antisémitisme, comme le dit le policier lui-même, le ramène soudain à son identité juive à laquelle il pensait ne pas être attaché. D’autre part, les discussions entre Stallworth et la présidente des étudiant·e·s noir·e·s du campus, ainsi qu’un discours de Stokely Carmichael auquel on assiste, portent sur les mêmes questions, et notamment sur la police. On ne trouvera pas de leçon didactique à ce sujet dans BlacKkKlansman, pas de solutions faciles ou de mode d’emploi pour la libération des minorités raciales, mais une série de questions qui sont, véritablement, incarnées. C’est ce que l’on peut attendre d’un vrai film politique.

Ces questions nous sont évidemment puissamment contemporaines. L’avenir des relations interraciales aux États-Unis est-il à la séparation, comme le demandaient certain·e·s activistes, ou à la coexistence? L’avenir des Noir·e·s dépend-il des Blanc·he·s et vice versa, ou faut-il les penser séparément? Dans cet ancien débat, et à un moment où une partie de l’Amérique blanche souhaiterait à nouveau faire comme si les Noir·e·s n’existaient pas, ou comme si le «problème noir» avait été une fois pour toutes résolu (après l’élection de Barack Obama, par exemple), le rappel de l’interdépendance de ces deux communautés aux États-Unis, que l’on peut faire remonter au jour où le premier esclave africain y a posé le pied, a toujours un sens politique radical. C’est dans cette veine qu’il faut ranger le film de Spike Lee, et c’est assurément une contribution importante dans la désastreuse situation politique américaine actuelle.

Antoine Chollet

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