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Entretien exclusif avec Dan Gallin: « Il faut maintenir une passion révolutionnaire »

Dan Gallin a accompagné l’aventure de Pages de gauche dès le premier numéro en 2002. Le 26 février, nous avons fait le déplacement pour le rencontrer chez lui, à Carouge. Lorsqu’on discute avec Dan Gallin, ce sont plus de six décennies d’engagement syndical et politique qui nous contemplent, et c’est donc avec attention, mais aussi un peu d’humilité, que nous avons recueilli son témoignage.
 
Comment s’est faite ton éducation politique ?
Dan Gallin: Je suis né à Lwów en 1931. À ma naissance, mon père y était consul général de Roumanie. Je dirais qu’il était une sorte de «populiste», en un sens aujourd’hui oublié du terme. Pour lui, servir le peuple et servir la nation étaient deux choses identiques. Ma mère avait quant à elle la nostalgie de l’empire autro-hongrois. Sa disparition en 1918 avait été la tragédie politique de sa vie. Elle s’est ensuite ralliée aux positions anti-nationalistes, comme celles du Mouvement Paneuropéen de Coudenhove-Kalergi.
Mon père était en poste à Berlin à partir de 1940. Mes parents m’ont envoyé en Suisse en 1943 lorsque les bombardements sur Berlin se sont intensifiés. J’ai donc passé la fin de ma scolarité au collège du Rosey à Rolle, une institution qui formait les enfants de la bourgeoisie. J’y ai reçu une excellente éducation, mais c’est là aussi que j’ai appris à rejeter le système. En en sortant, j’étais libre de tout engagement social, j’étais jeune et je ne savais pas quoi faire. J’avais commencé à m’intéresser au surréalisme, et je m’identifiais à son sentiment de révolte. Je commence à lire, et découvre l’existentialisme: Sartre, Beauvoir, Camus, puis, Koestler et Orwell.
J’étais déjà à gauche, mais je ne savais pas où m’engager. Le stalinisme était exclu, mais les partis socialistes me paraissaient ennuyeux. Puis, en 1949, j’obtiens une bourse pour l’université du Kansas, aux États-Unis. Je m’engage dans le mouvement coopératif étudiant, qui était alors une alternative aux différentes «fraternités» et «sororités» universitaires, essentiellement carriéristes. S’y retrouvent des personnes très variées. Je me souviens en particulier d’un Italien issu du mouvement Justice et liberté de Carlo Rosselli, ou de vétérans américains bénéficiant de bourses du gouvernement, et qui généralement avaient soutenu la campagne de Henry Wallace en 1948.
Notre mouvement publie une petite revue, Upstream. L’été, je partais en auto-stop pour découvrir l’Amérique et échanger les publications entre universités. C’est lors d’un de ces voyages que je tombe sur la revue Anvil & Student Partisan, publié par l’organisation de jeunesse de l’Independent Socialist League (voir ci-dessous).
Je discute donc avec les militant·e·s qui y contribuent, et lors de l’été 1950, je propose d’y écrire un article soutenant la politique américaine contre l’URSS. Mais je n’arrive pas à l’écrire, finalement convaincu de la faiblesse de ma position. Rallié à leurs positions, j’ai  rejoint l’ISL. À partir de ce moment, l’enthousiasme du néophyte fait que je suis  très actif, et je me fais remarquer parles autorités. Je suis arrêté et, après quelques péripéties, on m’accorde un départ volontaire du territoire, et non une déportation qui m’aurait interdit de retourner aux États-Unis.
En mars 1953, je reviens donc en Suisse. Au départ, je veux faire un apprentissage d’imprimeur pour rejoindre le prolétariat. Je découvre que ce n’est pas simple. C’est alors que je rencontre Henry Jacoby, alors chef d’un des départements de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), qui avait été l’un des camarades d’Otto Rühle et qui devient mon mentor. Il me convainc de commencer des études de sociologie à l’Université de Genève. Je poursuis également mon travail politique, en tant que correspondant étranger pour Labor Action,  le journal de l’ISL, et en essayant de renouer les liens ente l’ISL et la mouvance socialiste révolutionnaire indépendante en Europe.
Pendant la guerre d’Algérie, je soutiens le MNA (Mouvement national algérien) de Messali Hadj, et non le FLN, qui est lié au Parti communiste. Je travaille surtout avec l’USTA (Union syndicale des travailleurs algériens) très majoritaire parmi les travailleurs algériens en France. À la fin de la guerre, j’abrite chez moi Abderrahmane Bensid, le dernier secrétaire général de l’USTA, dont les principaux responsables ont été assassinés par le FLN entre 1957 et 1959.
En 1956, l’émigration hongroise fait venir en Europe de l’Ouest un nombre important de dissident·e·s qui vont avoir une certaine importance par la suite. L’Institut Imre Nagy organise par exemple une conférence de la gauche indépendante à Bruxelles en 1960, qui permet le regroupement de toute la dissidence anti-stalinienne européenne, malheureusement de courte durée. J’y représente la revue américaine New Politics (à laquelle contribue Hal Draper, qui entre temps a fondé les Independent Socialist Clubs, qui sont à l’origine du journal actuel de la gauche syndicale américaine, Labor Notes), j’y retrouve Wilebaldo Solano, alors secrétaire général du POUM, Mike Kidron de Socialist Review (plus tard International Socialism), entre autres. Henry Jacoby me fait entrer à la FAO en 1958, puis j’entre à l’UITA (Union internationale des travailleurs de l’alimentation) en 1960, et n’en suis sorti qu’en 1997, trente-sept ans plus tard, après en avoir été le secrétaire général de 1968 à 1997. C’est ainsi que j’ai débuté ma carrière dans le syndicalisme international.
Pourquoi ne pas avoir adhéré à l’un ou l’autre des petits partis de gauche à cette époque ?
Je savais déjà que l’URSS était un régime totalitaire. Ensuite, aux États-Unis, il y a eu la découverte du trotskysme à travers la dissidence de Shachtman. Dès ce moment-là, avec mes camarades de l’ISL, je n’étais pas léniniste. S’il me fallait coller une étiquette, je pense que «luxembourguiste» pourrait être la plus appropriée. Il faut redécouvrir Rosa Luxemburg, elle est devenue une icône mais sa pensée reste peu connue.
En 1955 j’adhère au PSS. J’ai été membre du Comité directeur du Parti socialiste genevois dans les années 1960, mais dès 1970 mes activités à l’UITA m’accaparent complètement et je n’ai plus d’engagement concret au sein du PS suisse.
Quant à l’anarchisme, je crois que Hal Draper, dans Les deux âmes du socialisme, en a fait la critique définitive. Cependant il faut reconnaître que dans la guerre d’Espagne la CNT et la FAI ont mené une lutte héroique et ont réussi en quelques mois à construire une société alternative en Catalogne. Un personnage comme Buenaventura Durruti, avec Andreu Nin du POUM, aurait pu mener la révolution qui aurait aussi permis de gagner la guerre. C’est pourquoi ils ont été assassinés. En même temps, ce sont les dirigeant·e·s de la CNT qui avaient intégré le gouvernement républicain qui portent une grande responsabilité dans la défaite des républicains espagnols lorsqu’ils refusent de prendre le pouvoir à Barcelone en mai 1937 et désarment leurs militant·e·s face à la répression stalinienne. Mais je crois qu’il n’y a pas de paroi étanche entre les libertaires et nous, et, par exemple, aux IWW (Industrial Workers of the World, syndicat révolutionnaire américain) il y avait des socialistes et des anarchistes. À Genève, Lucien Tronchet rallie le PS suite à la guerre d’Espagne, à partir d’une analyse assez proche de celle-ci.
Qu’est-ce qui singularise la situation suisse à tes yeux ?
La Suisse est un cas unique. La gauche y sera toujours minoritaire, mais la majorité bourgeoise est hétéroclite, et chacun des partis qui la composent est lui aussi voué à rester minoritaire.
Le gouvernement fonctionne comme un conseil d’administration, et le PS y est intégré, cela ressemble à la cogestion des entreprises en Allemagne. Il y est en quelque sorte le représentant des «salarié·e·s».
Comme ailleurs, il y a une droite du PS qui se prend pour le service d’ambulance du capitalisme, tout en définissant les syndicats que comme des «partenaires sociaux» du capital. En  fait nous n’avons pas de «partenaires sociaux», nous avons des interlocuteurs sociaux, et ce n’est pas la même chose. Une négociation peut aboutir à des compromis entre intérêts divergents, un partenariat suppose des intérêts communs, ce qui n’est évidemment pas le cas, ou dans un sens très limité. Contrairement à certains autres partis socialistes en Europe, le PS suisse se donne pour but de «surmonter le capitalisme», et la gauche du parti continue à marquer des points dans ses congrès. Il reste des espaces sociaux à conquérir en Suisse, il faut bâtir des rapports de force avec une politique intelligente à long terme.
Où places-tu Pages de gauche dans ce tableau ?
Avant de parler de Pages de gauche, j’aimerais dire que la gauche a perdu la presse en Suisse, car cette dernière ne peut vivre sans publicité. Il s’agit à mes yeux d’une perte irréparable, car nous avons besoin d’écrit. Lorsque c’était possible, il aurait peut-être fallu que nous lancions une télévision, par exemple.
L’importance de la presse se voit également au sein des organisations politiques et syndicales elles-mêmes. Les premiers budgets qui y sont coupés sont toujours ceux dévolus à la formation et à l’international, laissant les militant·e·s sans moyens d’information. Nous devons donc nous concentrer sur ces deux aspects si l’on veut construire une gauche digne de ce nom au sein de ces organisations.
La motivation principale de lancer Pages de gauche était de créer une tendance au sein du PS. À mes yeux, notre but principal devait être de maintenir ce que j’appellerais une passion révolutionnaire dans le PS et les syndicats. Attention, je ne définis pas la révolution comme la prise du Palais d’Hiver. Ce n’est pas un événement, mais un processus qui peut être long, et qui repose sur un certain nombre d’attitudes. Ce sont d’abord des rapports particuliers entre camarades, dans la façon dont on s’organise, dont on discute, ce sont des valeurs morales qu’on a à tort désigné comme bourgeoises comme le respect ou le sens des responsabilités, une capacité de résistance à tout ce qui nous tombe dessus, et l’exigence de se comporter de telle manière à ce que l’on puisse l’assumer physiquement et mentalement. Quand un parti proclame qu’il veut fonder une nouvelle société, on peut très vite se rendre compte à quoi cette nouvelle société va ressembler en regardant comment le parti fonctionne à l’intérieur. La crédibilité tient à cela.
Aujourd’hui, il faut occuper davantage de terrains, chercher de nouvelles alliances, par exemple relancer le mouvement coopératif afin de recréer une base économique pour le mouvement syndical et ouvrier.
Ça m’a pris 37 ans pour transformer l’UITA de la boîte aux lettres qu’elle était au départ en une organisation de combat capable de mener des luttes au niveau international et de les gagner. L’important, c’est de les gagner. Mais il faut aussi savoir qu’il n’y a jamais de victoire définitive, comme il n’y a jamais de défaite définitive. Quand je vois des jeunes, je leur dis qu’il faut savoir durer. Un ou une jeune de vingt ans peut avoir cinquante an de vie utile devant elle ou devant lui. Il faut donc organiser sa vie pour pouvoir durer cinquante ans, et il y a toutes les chances pour qu’on ne voie jamais le résultat de notre engagement. Et enfin, comme le disaient les manuels destinés aux délégué·e·s syndicales·aux que j’avais vus aux États-Unis, il ne faut s’attendre à aucune gratitude, on n’est pas là pour ça.
Comment interprètes-tu les tendances actuelles dans les mouvements de gauche ?
On assiste, et c’est la tendance la plus dangereuse, à une individualisation, à la perte du sens de l’intérêt commun, ce qui est mortel pour notre mouvement. Évidemment, l’intérêt de la communauté a souvent été défini par les dominant·e·s, mais nous aussi, nous devons avoir un sens de la communauté, sur lequel faire reposer nos organisations. Sur ce point, il y a une bataille culturelle à mener, et à gagner si nous ne voulons pas disparaître.
Ce qui caractérise un·e militant·e de gauche, c’est l’intégrité intellectuelle et morale, et la ténacité à long terme. Ensuite il y a toutes les qualités exceptionnelles, en terme de courage par exemple,  mais justement parce qu’elles sont exceptionnelles, ce ne sont pas celles qui sont les plus importantes.
Qu’est-ce qui t’a fait avancer depuis toutes ces années ?
J’ai décidé qu’il fallait durer, rester là pour pouvoir transmettre. Quand je suis entré dans le mouvement, jeune socialiste, je regardais derrière, par dessus mon épaule, où il y avait des géants. Des petits géants comme Shachtman, des grands géants comme Trotsky. Puis arrive un certain temps où tu regardes par dessus ton épaule et il n’y a plus personne, tu es seul. Et donc, sachant ce que tu sais, tu dois écrire, tu dois parler, et transmettre tant que tu as la possibilité de le faire.
Propos recueillis par
Olga Baranova,
Antoine Chollet
et Gabriel Sidler

L’Independant Socialist League

Le différent principal entre l’Independent Socialist League (ISL) et la 4e Internationale portait sur la nature de l’URSS. Alors que Trotsky et la 4e définissaient l’URSS comme «État ouvrier dégénéré», Shachtman et ses camarades disaient que l’URSS n’avait plus rien d’ouvrier, même dégénéré. Nous avions affaire à une nouvelle société, pas prévue dans le marxisme classique, où une nouvelle classe, la bureaucratie, détenait le pouvoir. Il fallait donc se battre sur deux fronts, contre le capitalisme et contre la bureaucratie stalinienne. Alors que la 4e approuvait l’occupation de l’Est de la Pologne en 1939 et appelait à la «défense de l’URSS» dans la guerre de Finlande, où l’URSS était clairement l’agresseur, l’ISL dénonçait deux aggressions impérialistes. Nous disions que nous défendions le «troisième camp», celui des travailleuses·eurs et des peuples du monde, contre deux camps impéralistes, celui des États-Unis et celui de l’URSS.
En 1958, la majorité de l’ISL décide de dissoudre l’organisation pour rejoindre le PS américain. Une minorité s’y oppose, menée par Julius et Phyllis Jacobson, qui fondent New Politics, et Hal Draper, qui fonde les Independent Socialist Clubs. Au PS, une nouvelle division apparaît avec la guerre du Vietnam. Shachtman devient le leader de la droite du parti, qui soutient la guerre. La minorité oposée à la guerre, enmenée par Michael Harrington, quitte le parti et devient immensément majoritaire au fur et à mesure que l’oppsition populaire contre la guerre prend de l’ampleur. Elle est le noyau de ce qui deviendra les Democratic Socialists of America (DSA), la plus grande organisation socialiste aux États-Unis depuis le début du XXe siècle. Dan Gallin

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