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Critique de livre: Hervé Hamon, Ceux d’en haut – Une saison chez les décideurs, Paris: Editions du Seuil, 2013.

Les Dieux de l’Olympe

Il semblerait que de cet ouvrage, tout semblant d’éthique ait disparu. Hervé Hamon livre ici ses rencontres avec celles et ceux qu’il appelle «Ceux d’en Haut», comprenez les patron·ne·s, décideurs et décideuses, en bref, les détenteurs et détentrices de pouvoir. Selon ses propres dires, l’auteur aurait une sensibilité de gauche, mais souhaiterait amorcer une recherche exploratoire, et assumerait, de ce fait, une position naïve. Sauf qu’à jouer à outrance la carte de la candeur, celle-ci confine à l’indécence. Le livre ressort ainsi vide de sens, dans la mesure où au fil des pages les histoires se suivent et se ressemblent. Les patron·ne·s ne sont pas reconnu·e·s pour ce qu’ils font, sont extrêmement seul·e·s, ont beaucoup travaillé pour arriver au pouvoir et ont souvent des parents (quelque soit le degré) de gauche. En bref, si “ceux d’en bas” les diabolisent, le phénomène relève ni plus ni moins d’une méconnaissance. Et l’auteur de confirmer les dires des dirigeants à chaque fin de paragraphe, «Je n’aurai pas vraiment de réponse à mon interrogation sur les patrons de gauche et les patrons de droite, mais je saurai que leur plus grand commun dénominateur est la solitude, cette solitude du chef qu’à tort on érige en isolement splendide» (p.110).

Vous avez dit candide? Tout ceci aurait pu faire doucement sourire, mais lorsque le PDG de Danone, Franck Riboud, en seconde position mondiale dans le commerce de l’eau, est présenté comme le patron simple et atypique par excellence (il paraîtrait qu’il voyage en classe économique et pour bien le démontrer, tout l’entretien est parsemé de jurons), le rire laisse place à un agacement profond. Le patron raconte, entre autres et avec force émotion, de quelle manière il a créé le Danone communities social business, en collaboration avec le prix Nobel de la paix 2006, Muhammad Yunus, qui permet de vendre un yaourt Activia 8 centimes en Indonésie… car, selon Franck Riboud, «Si l’entreprise n’est pas un acteur du changement social, je n’ai plus qu’à ouvrir la fenêtre et sauter» (p.54).

Lorsque l’on sait que le groupe a la mainmise sur une centaine de sources d’eau dans le monde, dont l’entreprise d’eau en bouteille Aqua en Indonésie, on s’étonne que Franck Riboud s’émeuve d’être dans un pays où «200 millions d’habitants ont 2 euros par jour» (p.53). Le changement social consisterait ainsi à, d’une part, créer un marché et une demande pour un produit dans un pays dans lequel, d’autre part, Danone exploite une source d’eau et la commercialise sous forme de bouteilles, pour la revendre certainement plus chère que le yaourt… Selon l’auteur, l’objectif de son livre était «non de porter un regard sagace, mais de cueillir leur vérité telle qu’eux-mêmes l’évaluent et la vivent» (p.18). En effet, point de regard sagace (malgré un bref sursaut dans son dernier chapitre), mais au fil des pages, une crédulité qui se conjugue peu à peu à une forme d’adhésion, faisant perdre à la candeur toute sa beauté.

 

 

Florilèges

«Et puis, sur le plan humain, le PDG doit être paresseux, il ne doit faire que ce qu’il est obligé de faire, ne pas se mêler de ce qui incombe à un collaborateur dont vous pensez que vous réussirez mieux que lui. C’est passionnant, ce rapport aux collaborateurs.» Jean-Louis Beffa, président d’honneur et administrateur de Saint-Gobain, p.19.

«Je jugeais que Saint-Gobain était une société porteuse de valeurs fondamentales, qu’elle incarnait une attitude spécifique envers les hommes, envers les clients, envers la société.» Jean-Louis Beffa, p.20.

« (…) Cela me fait voyager: tous les deux mois, je me rends en Chine. C’est un exercice intellectuel amusant, la banque. Au fond, j’ai eu la chance, dans mon parcours professionnel, de toujours beaucoup m’amuser: une joyeuse vie de président.» Jean-Louis Beffa, p.22.

A propos de sa rémunération (évaluée lors de la rencontre à 10’200’000 euros toutes sources confondues) : «Les patrons ne sont pas reconnus à la hauteur de leur talent (…) et voilà tout. Les citoyens français n’ont aucune idée de ce qu’est la difficulté ou la non-difficulté de notre responsabilité. Quand ils voient Zidane, ils comprennent en quoi Zidane est génial. Ils comprennent pourquoi Johnny Hallyday mérite un gros salaire. Mais quand on parle de Jean-Louis Beffa, ils ne saisissent pas la raison pour laquelle Jean-Louis Beffa mérite un gros salaire. Ce n’est pas la lutte des classes qui est en jeu, c’est le simple effet de la méconnaissance. Nous autres, patrons, ce n’est pas notre boulot que de nous faire connaître. Vraiment, dans ce pays, on a décidé de nous brimer le jour où il a été édicté que notre rémunération serait rendu publique (…).» Jean-Louis Beffa, p.25.

«De fait, le chef d’entreprise garde toujours un pouvoir de contrainte, il faut bien que certaines mères de famille travaillent le mercredi…» Charles Kermarec, Co-fondateur et patron de la librairie Dialogues, p.35.

«Les représentants du personnel, très bien. Mais les mafias, très peu pour moi. Je suis horripilé par ce système social qui marche sur la tête. Et par la gauche qui distribue ce qu’elle n’a pas gagné en croyant qu’elle va tout régler comme ça.»  Patrick Stempfel, Président du groupe agroalimentaire Kermad, p.42.

«’Le patron’, ‘le président’, c’est une totale caricature. Mon pouvoir, c’est de donner un salaire. Et il s’arrête une fois que je l’ai donné – ce qui me paraît bien normal, les gens en font ce qu’ils veulent.» Patrick Stempfel, p. 42.

«(…) Il existe, à mon sens, une autre interprétation, plus profonde. Les chefs sont là parce que les circonstances de la vie leur ont fourni l’occasion et, de ce point de vue, la chefferie est distribuée de manière aléatoire, d’excellents chefs potentiels n’ont pas l’opportunité d’exercer leur talent, et d’autres, qui sont moins bon, par narcissisme précisément, deviennent chefs. Reste que les chefs, les bons, sont chefs par goût de la liberté.» Yves Le Sidaner, directeur du comité départemental de tourisme Côtes-d’Armor- tourisme, p.45.

«Dans ma fonction de patron, rien ne me fait jouir sauf une chose: je ne supporterais pas d’avoir un patron, je ne pourrais pas même être cadre supérieur sous ses ordres. Je suis patron, finalement, par esprit libertaire.» Yves Le Sidaner, p.46.

«Si j’ai peur pour ma gueule, si j’ai peur de perdre mon putain de salaire, je ne vais être qu’une courroie de transmission du pouvoir financier. Mais si je garde ma liberté d’esprit, et la liberté de l’exercer chez Danone en espérant que d’autres m’imiterons, ça vaut le coup de se cramponner. Cela dit, il faut aussi les résultats financiers pour avoir cette marge de liberté.» Franck Riboud, PDG de Danone, p.54-55.

«Une entreprise, vous savez, c’est un animal, c’est un lion: s’il est bien nourri, vous pouvez lui caresser la queue, il ne va rien vous faire; mais s’il a faim, il vous dévore tout cru.» Franck Riboud, p.57.

«Un haut cadre de Danone a tout aussi le droit d’avoir un patrimoine que le type qui a créé sa boîte – il prend autant de risques, il voyage tout le temps, sa femme va vouloir divorcer.» Franck Riboud, p.60.

«Ce qui m’intéresse, dans l’exercice du pouvoir, c’est l’impact que je peux avoir sur des équipes.» Franck Riboud, p.53.

«Vous n’êtes ni Dieu ni maître, mais, quand même, vous êtes le soleil, tout le monde vous regarde, c’est pas le moins valorisant.» Louis Gallois, Ancien président de la SNCF, actuellement commissaire à l’investissement, p.88.

«Et pour l’argent, c’est pareil. Etre désinvolte là-dessus, c’est ma liberté. Les gens me prêtent une vision protestante des choses, ça n’est pas cela du tout. C’est une affaire de liberté, point final. Passé un certain niveau, l’argent isole, vous ne pouvez plus avoir d’amis parce qu’ils ne peuvent pas suivre, vous perdez vos copains, c’est affreux.» Louis Gallois, p.94.

«Je suis un vrai réformiste (…) je pense qu’on peut changer la société, modifier les équilibres, mais dans le cadre de l’économie de marché.» Philippe Wahl, président du directoire de la Banque postale, p.147.

 

«Comme le dit Madelin à tout bout de champ, on ne donne pas la garde du lait au chat. Ca veut dire que, comme l’homme n’est pas naturellement bon, il y faut toujours des contre-pouvoirs – et le libéralisme, c’est cela et rien d’autre«Au fond, le rôle du dirigeant, pour moi, c’est d’établir une zone de droit, et le respect de ce droit, c’est la bonne réglementation et la bonne justice pour qu’on puisse vivre dans un Etat de droit.» Anne Méaux, présidente et fondatrice d’Image 7 (société de conseil en communication), p.181.

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