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Comprendre Poutine sans le nommer

Les relations  entre l’Europe et la Russie préoccupent ces jours notre politique fédérale. Dans un article publié dans Le Temps du 9 décembre sous le titre : « L’Europe et la Russie ont tout intérêt à pacifier leurs relations », Micheline Calmy-Rey, ancienne cheffe du Département fédéral des affaires étrangères,  écrit que « les agendas européens et russes ne s’arrêtent pas à la question ukrainienne». S’il « est clair que la Russie menace sa frontière à  l’est », l’Europe a besoin d’alliés pour faire face au terrorisme, à l’Etat islamique et à l’afflux de réfugiés. D’autre part, la Russie elle aussi a besoin d’alliés, à  cause de ses « intérêts géostratégiques », et de « la présence sur le territoire russe et à se frontières de populations musulmanes » – autant de raisons d’intervenir en Syrie, dit-elle.

Il faut donc travailler à un rapprochement entre l’Europe et la Russie, non pas par l’intégration de cette dernière dans un système de sécurité collective à l’échelle européenne, comme le souhaite Calmy-Rey, car « le sujet est délicat », mais par une série de petits pas, d’accords bilatéraux assurant à la Russie « une coopération économique privilégiée» – en clair, la fin des sanctions économiques imposées par l’UE à la suite de l’annexion de la Crimée et de l’intervention militaire de la Russie dans l’Est de l’Ukraine, et peut-être plus encore.

Calmy-Rey conclut : « L’histoire nous apprend que la sécurité et le bien être de l’Europe ne peuvent exister et être durables sans la Russie. Je crois donc à l’inévitable amélioration des relations entre la Russie et l’Europe. Parce qu’il n’y a pas d’alternative. »

Quelques jours plus tard, le 12 décembre, toujours dans Le Temps,  paraît une interview par Frédéric Koller de Didier Burkhalter, chef du Département fédéral des affaires étrangères. Il pense que la crise ukrainienne est de la faute de l’Europe et de l‘OTAN qui ont échoué à mettre en place un système de sécurité européen « dans lequel la partie russe trouve sa juste place ». Il faut donc maintenant offrir quelque chose à la Russie, pense Burkhalter, et c’est le gel de l’extension de l’OTAN.

En effet, si la souveraineté des Etats est un droit, admet Burkhalter, « il faut être réaliste : Ukraine, Moldavie ou Géorgie n’ont pas vocation à intégrer cette organisation de défense militaire ». L’Europe n’a pas « compris la Russie ». Que faire pour réparer ? Il faut « reconnecter la Russie » avec des initiatives économiques, des petits pas, comme dit Calmy-Rey. Excellent, disent les Russes, selon Koller. Bien sûr.

Ce qui frappe dans ces raisonnements et déclarations, c’est leur abstraction. On parle de pays et d’Etats comme si c’étaient des personnes, et on leur attribue des sentiments de personnes, qui peuvent se sentir « humiliées », « provoquées », « reconnues », « incomprises », « respectées », etc.

Les personnes qui raisonnent ainsi, le font pour faire simple. De la même façon on a créé Helvétia pour la Suisse, Marianne pour la France, Germania pour l’Allemagne, Ensuite, cela devient plus difficile : avec le bouledogue anglais, l’aigle américain et l’ours russe on passe dans le règne animal. Cela ne fait pas problème pour Poutine, qui vient de déclarer dans sa conférence d presse de fin d’année, que l’ours russe ne se laissera pas faire.

Dans les déclarations de Burkhalter et de Calmy-Rey, Il n’y a pas trace d’une distinction entre les peuples qui vivent dans les Etats dont on parle et de leurs gouvernements. Il n’y a pas trace dans leurs déclarations d’une société civile, par exemple en Russie, en Ukraine, en Moldavie, en Géorgie, mais aussi ailleurs, qui a des droits et qui les revendique, qui a des aspirations, des revendications, et surtout il n’y a aucune trace d’une conscience démocratique élémentaire qui affirmerait que les gouvernements sont là pour faire respecter ces droits et prendre en charge ces revendications, et pas pour faire le contraire.

J’espère qu’on ne me répondra pas qu’il s’agit d’affaires intérieures d’Etats qui ne concernent pas les relations internationales. Le droit international ne reconnaît plus  un droit des Etats de réprimer impunément leur population. Certains continuent évidemment à le faire, mais leur heure viendra.

En fait, le régime intérieur d’un Etat a un intérêt évident s’agissant des relations internationales. Par exemple : une phrase à première vue parfaitement anodine, comme : « La France et l’Allemagne sont deux grandes nations européennes  qui doivent s’entendre », a une signification politique et des conséquences politiques radicalement différentes selon qu’elle est prononcée, et prononcée par qui,  en 1914, en 1923, en 1938, en 1941, en 1945 ou en 2015.

Que dire de la Russie ? Une première constatation : nous avons à faire à une dictature.  La classe bureaucratique dirigeante de l’URSS s’est maintenue au pouvoir, recyclée en classe dirigeante capitaliste oligarchique et mafieuse, enrichie énormément par le pillage des biens publics, c’est à dire des moyens de production étatisés en URSS.

Le tout est tenu ensemble par les réseaux des anciens des services spéciaux, de l’appareil militaire, par le KGB sous un autre nom. Au sommet de la pyramide, Poutine, ancien major du KGB, exerçant désormais un contrôle presque total sur les structures politiques, économiques et sociales du pays. Il est à la fois le maître et le serviteur de la nouvelle classe dirigeante.

Une deuxième constatation : l’Etat de droit n’existe pas. Cette Russie-là est un pays où les dirigeants et les porte-paroles de l’opposition sont assassinés impunément, depuis des années. Aucune enquête policière aboutit jusqu’au commanditaire. Le respect des droits démocratiques n’existe plus, la plupart des médias oppositionnels ont été fermés,  il y a de nouveau des prisonniers politiques, les manifestations de l’opposition sont interdites.

Troisième constatation : le pays est dans un état de guerre permanent, une guerre succède à une autre, d’abord la deuxième guerre de Tchétchénie, dont le but était de permettre à Poutine de se faire élire président de la Fédération de Russie,  ensuite guerre de Géorgie, ensuite guerre d’Ukraine, ensuite intervention militaire en Syrie. Poutine a besoin de guerres et de crises, de conflits militaires, pour se maintenir au pouvoir. La marche en avant a été définie comme une série de chutes évitées,  cela définit aussi le fonctionnement du système Poutine.

Quatrièmement : le Poutinisme a une idéologie.  Elle est faite d’éléments de tsarisme (réhabilitation des Romanov, culte de Pierre le Grand, etc.), d’éléments de stalinisme (réhabilitation de Staline, la fin de l’URSS étant la « plus grande tragédie du 20ème siècle » (Poutine en 2005), de phantasmes eurasiens, de chauvinisme grand-russe et de panslavisme, assorti de racisme et d’antisémitisme, exaltation de l’Eglise Orthodoxe Russe, sans doute une des expressions les plus obscurantistes du christianisme, conservatisme et défense des « valeurs traditionnelles » contre l’Occident dépravé.

C’est une idéologie faite de bric et de broc, mais elle a un fil  rouge : la mobilisation de tous les mythes et légendes réactionnaires, de quelque origine qu’ils soient, pour assoir la légitimité d’un régime autoritaire et de son chef.

Enfin, la politique extérieure. Ce qui  la distingue, c’est l’imprévisibilité. Poutine cherche à garder l’initiative par l’inattendu, en arrivant là où on ne l’attend pas, pour tenir le monde, et le peuple russe, en haleine.  La toile de fond cependant ne change pas : anti-occidentalisme, et plus particulièrement anti-américanisme, ce qui le rapproche de la partie de la gauche dont l’anti-américanisme est le principal repère, mais encore bien davantage de l’extrême droite néo-fasciste, telle que représentée en France par le Front National, généreusement financé par Poutine. L’extrême-droite est le coin que Poutine espère pouvoir enfoncer pour neutraliser l’Union européenne, et entre celle-ci et les Etats-Unis.

Les thèses paranoïaques de « l’encerclement » de la Russie, déjà répandues par la propagande soviétique dès le début de la guerre froide, sont ressuscitées, les organisations internationales et les traités internationaux sont méprisés, ainsi que les « petits peuples » voisins de la Russie, qui vivent sous la menace constante d’une intervention militaire russe sous n’importe quel prétexte.

Tout ceci est connu, archi-connu,  les informations sont facilement accessibles et facilement vérifiables, point n’est besoin d’experts ou avoir recours aux services de renseignement, cette information est à la portée de tout le monde.

Calmy-Rey et Burkhalter n’en tiennent aucun compte. Ils croient que la Russie est un pays comme un autre et aboutissent à des conclusions absurdes. Calmy-Rey croit que « « L’histoire nous apprend que la sécurité et le bien être de l’Europe ne peuvent exister et être durables sans la Russie. » En fait, l’histoire nous apprend exactement le contraire. Le 23 août 1939 la Russie de Staline et l’Allemagne d’Hitler signèrent le pacte qui  rendait  possible le déclenchement de la deuxième guerre mondiale et le partage de la Pologne, envahie par l’Allemagne le 1er septembre et par l ‘URSS le 17 septembre. A la fin de la guerre, l’URSS avança jusqu’en Europe centrale et l’occupa par des moyens militaires et policiers jusqu’à  la révolte de Solidarnosc et la chute du mur de Berlin.

Mais peut-être voulait-elle dire que la sécurité et le bien-être de l’Europe ne peuvent exister sans une Russie bienveillante. Si c’est cela, c’est une Russie différente qu’il nous faut, une Russie démocratique. Cela, bien sûr,  relève de la compétence du peuple russe, non pas de celle du Département fédéral des affaires étrangères.

Burkhalter, lui, dénie à l’Ukraine, à la Géorgie et à la Moldavie le droit d’adhérer à l’OTAN. Ils n’en ont pas la « vocation. » Qu’en sait-il ? De quel droit ? Sous prétexte que c’est une « organisation de défense militaire » ? Alors que la menace qui pèse sur ces pays est précisément militaire ?  Les trois pays ont été amputés de territoires, à la suite d’interventions militaires russes (Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud, Donetsk, Louhansk) proclamés « républiques », reconnues par personne sauf le Venezuela, ou directement annexés comme la Crimée, des pays attaqués non pas par une armée américaine, ou allemande, ou roumaine, ou uruguayenne, mais par la Russie « encerclée ». Dans la propagande poutinienne, l’agresseur devient la victime et les victimes deviennent les coupables.

Quand Calmy-Rey parle des « intérêts géostratégiques russes » de quoi s’agit-il exactement ? Qui les définit ? Dans un pays démocratique, c’est le peuple – dans le meilleur des cas. En Russie, c’est Poutine. Quelle légitimité faut-il reconnaître, et quels égards faut-il avoir, pour des « intérêts géostratégiques » qui violent le droit international, le droit des peuples à l’autodétermination, et le doit du peuple russe de s’exprimer sur des questions de guerre ou paix ?

La guerre d’Ukraine est la dernière guerre de décolonisation d’un empire européen. L’Empire russe, moins visible que les autres empire coloniaux européens à cause de la contigüité territoriale avec ses colonies, est en train de s’effondrer à son tour. Quels étaient donc les prétendus « intérêts géostratégiques » de la France lors de la première guerre d’Indochine et de la guerre d’Algérie, ou des Etats-Unis pendant la guerre du Vietnam ? Fallait-il les reconnaître  ou les combattre ?

L’arrogance des donneurs de leçon est toujours pénible, surtout quand elle est au service de la lâcheté. Il est temps de réfléchir à ce que pourrait être l’intérêt géostratégique des peuples, de tous les peuples, et de le faire avancer, contre tous les dictateurs et leurs larbins, avec des pas aussi petits ou aussi grands que les circonstances le permettront.

 

Dan Gallin

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