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Chroniques américaines (1) : Mise au ban

Il est difficile de commenter l’actualité américaine depuis l’inauguration présidentielle du 20 janvier 2017 sans tomber dans des travers que l’on observe largement et qui semblent plus contribuer à expliquer la situation qu’à offrir des ressources pour y faire face. L’arrogance des un·e·s et des autres m’effraie ainsi suffisamment pour que je me sente obligée d’écrire d’un point de vue situé plus personnel sur le sujet. Le signe le plus flagrant du stade d’incompréhension et d’exclusion mutuelle dans lequel on vit aux États-Unis aujourd’hui est la façon dont on attribue l’appartenance à un camp politique comme une évidence. Vivant depuis un mois dans le petit monde universitaire de Cambridge (Massachussetts), autant dire que tout le monde sur le campus de Harvard et ceux des environs aura un mot pour se plaindre du président et s’en excuser auprès des étrangères·ers, comme cela se faisait déjà du temps de Bush Jr. Même le maire de Boston a déclaré que la ville resterait si nécessaire un « sanctuaire » pour celles et ceux qui seraient exclus par le gouvernement Trump.

Je suis arrivée à Boston le jour d’une grande manifestation locale contre le décret présidentiel du 27 janvier 2017 interdisant l’entrée sur le sol américain pour une durée minimale de trois mois à tout·e ressortissant·e de sept pays dits «à majorité musulmane» (Iran, Irak, Lybie, Somalie, Syrie, Soudan, Yémen) et à tout·e réfugié·e. Les effets de ce décret ont été rapidement annulés ou suspendus pour les détentrices et détenteurs d’un visa ou d’une carte de résidence par des décisions de la Justice, saisie par plusieurs États, puis un ordre de restriction temporaire d’envergure nationale a été émis le 3 février, et confirmé en appel. Depuis l’administration Trump a émis un autre décret très similaire mais respectant un tout petit peu mieux les procédures et le cadre légal.

Réactions

Le premier décret qualifié de « Muslim Ban » est bien sûr très arbitraire, puisqu’il est présenté comme une mesure antiterroriste alors qu’il n’a aucun fondement factuel, aucun·e ressortissant·e des pays concernés ni aucun·e réfugié·e n’ayant notamment été condamné pour terrorisme sur le sol américain, comme l’a d’ailleurs relevé le juge Robart, qui a émis l’ordre du 3 février. Une très large coalition a réagi contre Trump et ce décret en particulier, qui implique autant les médias traditionnels que les élites intellectuelles et professionnelles, ainsi que les personnes s’identifiant à la gauche de l’échiquier politique, ou comme «liberal», selon les termes américains. Choc, peur, colère, moquerie, mépris, stupeur se mélangent dans un espace social non représentatif de la population américaine, unanimement contre le président, qui ne sait pas comment affronter les mensonges, la mauvaise foi, l’incompétence et l’arrogance de l’administration Trump. Les liberals américain·e·s conservent cependant une confiance immense dans leurs institutions politiques et en particulier dans la capacité du pouvoir judiciaire à préserver l’ordre démocratique face aux dérives autoritaires d’un président qui se révèle ouvertement comme le président d’une minorité de la population.

Trump vs Democracy

L’élection du Trump ne doit cependant pas nous leurrer : elle n’est pas le fruit d’un grand cirque amateur surfant par chance sur le mécontentement de pauvres blanc·he·s. Sans tomber ni dans le complotisme, ni dans le catastrophisme, il faut néanmoins se méfier de cet adversaire sérieux de la démocratie. Car ce que Trump est en train de construire brique par brique, c’est l’idée d’une illégitimité des institutions démocratiques américaines, qui, si elles sont très imparfaites du point de vue de l’égalité, restent néanmoins un garde-fou historique contre les velléités autoritaires, et donc une cible des capitalistes dérégulateurs comme Trump. Celui-ci a profité de l’enthousiasme de son élection pour faire passer plusieurs mesures de son programme par décret. Au sommet de sa légitimité populaire, il est empêché par la Justice. Dans cette affaire, c’est encore les conservateurs capitalistes antidémocrates qui gagnent : « Voyez cette Justice qui m’empêche de réaliser la volonté du peuple », puisque comme on le sait, c’est le propre des autocrates de croire œuvrer pour le peuple sans jamais le consulter directement. Trump s’est assuré le soutien de celles et ceux qui l’ont élu, des racistes, des nationalistes apeuré·e·s et des personnes qui ne croient pas en la légitimité de la Justice. Il n’a rien à perdre des attaques actuelles et il s’agira pour ses adversaires de rester solides sur leurs principes démocratiques et de montrer que c’est bien ceux-là que Trump veut mettre au ban, non les terroristes.

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