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Autonomie ! Italie, les années 1970

Marcello TARÌ, Autonomie ! Italie, les années 1970

Paris, La Fabrique (trad. par Étienne Dobenesque), 2011, 304 p.

 


La décennie qui court de 1968 à 1978 est l’une des plus agitées qu’a connue l’Italie. Entre les conflits ouvriers, les nouveaux mouvements sociaux qui apparaissent à ce moment et la lutte armée dont les Brigades Rouges offrent la version la plus connue parce que la plus commentée, la péninsule connaît des années à la fois exaltantes et amères. Exaltantes d’abord, parce qu’on assiste à un renouveau extraordinaire de l’action politique, mais amères aussi si l’on se souvient de l’échec politique final de toute cette agitation. Pour dépasser l’image spectaculaire d’Aldo Moro séquestré, photographié tenant le journal du jour dans ses mains, une image si souvent utilisée pour illustrer toute la période en prétendant ainsi la résumer, il était important de faire entendre une autre voix sur cette décennie. Les ouvrages adoptant un point de vue de gauche sur la période sont en effet plutôt rares en français. On trouve d’une part quantité d’histoires très conservatrices de l’Italie (Sergio Romano, Pierre Milza…), et de l’autre une focalisation assez malheureuse sur le « terrorisme » (dont on sait qu’il fut surtout pratiqué par l’État et les groupuscules fascistes, les contacts entre les deux n’étant pas inexistants) et sur les Brigades Rouges. Or l’histoire de ces années ne se limite pas à ces phénomènes, qui sont même plutôt des épiphénomènes, si l’on suit le dernier ouvrage de Marcello Tarì, Autonomie !. Il s’agit d’une longue analyse des discours qui ont proliféré durant ces années au sein de l’« Autonomie », sorte de mouvement sans organisation centralisée, sans frontières et, bien entendu, sans chef·fe·s. Il faut pourtant admettre que cette histoire alternative de l’Italie des années 1970 n’atteint que partiellement son objectif, sans doute trop attentive à des débats théoriques et stratégiques largement caducs, et pas assez aux événements eux-mêmes.

Pour le dire tout net, le lecteur pourra s’épargner sans mal la lecture des deux premières parties du livre. À moins d’apprécier les extrapolations pseudo-philosophiques autour des habituelles figures d’une gauche qui se croit radicale à défaut de l’être – Deleuze/Guattari, Foucault, Agamben, voire Baudrillard et Lyotard (on aura vraiment tout entendu !)[1] –, ces quelque 200 pages n’apportent à peu près rien à la présentation ou à la compréhension des événements italiens. On y trouve un certain nombre de thèses curieuses, que l’on peut résumer par l’idée fâcheuse que l’histoire et la tradition du mouvement ouvrier seraient périmées et qu’il faudrait donc les dépasser. La « profanation de toutes les thématiques chères à la gauche » (p. 202) est érigée en modèle, et la connivence supposée de la classe ouvrière avec le capitalisme constamment rappelée. Il serait fastidieux de discuter en détail de cette approche prétendument critique, qu’il suffise de rappeler son échec cuisant à mobiliser sérieusement et durablement celles et ceux à qui elle prétend s’adresser pour montrer que l’idée selon laquelle le monde ne pourra qu’être changé par la rupture radicale avec toutes les traditions, y compris celles du mouvement ouvrier lui-même, relève au mieux du fantasme.

Dans la troisième partie de l’ouvrage, l’auteur adopte soudain une posture différente, très largement inspirée des écrits du philosophe allemand Walter Benjamin (1892-1940), selon laquelle « la possibilité d’une transmission d’une expérience prolétarienne vient de sa remémoration dans le présent et de la réactivation des vérités contenues dans ce fragment temporel donné » (p. 303). Pour l’auteur, et sur ce point nous pouvons le suivre sans mal, peu importe que le mouvement ait échoué, que la révolution n’ait pas eu lieu en 1977 en Italie, que l’État et la patronat ait repris un pouvoir qu’ils avaient pour un instant presque perdu, il est aujourd’hui vital de ne pas les laisser gagner une seconde fois en leur permettant d’effacer les traces de ce qui est advenu[2]. Maintenir ces traces, cultiver le goût de l’archive, s’interdire d’oublier ces événements, voilà qui constitue la tâche première d’un·e historien·ne qui ne travaillerait pas seulement pour les « vainqueurs de l’histoire ».

Cette troisième partie est placée sous le beau titre suivant : « Un piano sur les barricades ». Celui-ci fait référence à un moment des événements de 1977, le 11 mars à Bologne, lors duquel un piano est placé dans la rue et un pianiste « commence à jouer Chicago de Crosby, Stills, Nash & Young, puis du Chopin, au milieu des projectiles, des flammes et du gaz lacrymogène » (p. 256). Dans certains des développements de cette troisième et ultime parti du livre, le projet d’une histoire benjaminienne des événements italiens des années 1977-78 est atteint. Moins que les interminables luttes théoriques et stratégiques d’alors, Tarì cherche à rendre compte de ce que signifiait, pour celles et ceux qui y participaient, de vivre cette résistance, cette insurrection, et ce que tout le monde pensait alors être une révolution. Que l’insurrection contre un pouvoir soit aussi un faisceau d’expériences tout à fait singulières (et pas seulement positives, loin s’en faut), voilà qui a bien sûr été dit par d’autres ; cela ne signifie nullement qu’il ne faut pas le rappeler encore et toujours. Le livre de Marcello Tarì s’y emploie, et ne le fait que mieux lorsqu’il laisse de côté un fatras théorique et conceptuel sinon envahissant.

Il y a également quelques passages sur la spécificité des revendications féministes qui méritent qu’on s’y arrête (pp. 132-157, pour l’essentiel). Ils insistent en particulier sur le potentiel anti-autoritaire des luttes féministes. Celui-ci s’exprime par la contestation d’un sujet révolutionnaire exclusivement compris comme l’« ouvrier mâle », par la lutte à l’intérieur même des différents groupes contre le machisme très répandu des militants, et en rappelant une fois encore que le système économique repose aussi sur un travail domestique toujours oublié des revendications. Les déplacements et les écarts introduits par les luttes féministes sont bien montrés par Tarì dans ces quelques pages, et force est d’admettre que ces luttes conservent aujourd’hui une bonne partie de leur potentiel de dérangement des machines militantes, syndicales et partisanes.

L’ambition de cette entreprise historique somme toute originale pourrait être résumée par ce passage, dans lequel Tarì, comme pour résumer cette décennie, écrit que, pour les patrons, la petite bourgeoisie et les gouvernants, « le cauchemar pour eux est dans la conscience que ce temps n’était pas leur temps et qu’il existe toujours, à chaque instant, la possibilité d’un temps où ils ne sont plus » (p. 220). Thème emprunté à Benjamin une fois encore : le passé garde en lui intactes des potentialités qui ne demandent qu’à être redécouvertes et réactivées. C’est peut-être cela en définitive ce qui distingue l’antiquaire des véritables historien·ne·s.


[1] Le cas Negri est pour une fois un peu à part dans ce contexte, davantage acteur du mouvement qu’analyste de ce dernier. C’est bien ainsi que le considère Tarì, d’ailleurs.

[2] C’est bien la position qui est défendue par Benjamin dans un texte célèbre de 1940 : « Sur le concept d’histoire », in Walter Benjamin, Œuvres III, Paris, Gallimard (Folio), 2000, pp. 427-443.

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