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Affaire Savary-Paulsen: une décision logique

Ces dernières semaines ont été marquées par ce qu’il faut bien appeler une «affaire Savary-Paulsen», des noms de la Conseillère aux États socialiste vaudoise et du richissime donateur qui a contribué au financement de sa campagne, par ailleurs consul général honoraire de Russie quand il ne vadrouille pas sur les différents pôles de la planète. Après la décision de Géraldine Savary de renoncer à être candidate à sa propre succession l’automne prochain, cette affaire appelle tout de même quelques commentaires de notre part, singulièrement après notre prise de position extrêmement ferme à l’endroit de Pascal Broulis ce printemps.

Que les faits reprochés à Géraldine Savary ne relèvent pas du domaine pénal et ne doivent conséquemment pas être jugés par le Ministère public n’a qu’une faible importance. C’est bien un jugement politique qu’il faut porter sur cette affaire. Est-il acceptable qu’une parlementaire socialiste se fasse payer des voyages et financer sa campagne, fût-ce modestement, par un milliardaire au bénéfice d’un forfait fiscal personnel (et d’un régime fiscal extrêmement généreux pour la société dont il préside le Conseil d’administration, l’entreprise pharmaceutique Ferring), habitué des pratiques d’achats de faveurs auprès de différents partis européens (notamment Les Républicains en France, la CDU en Allemagne ou les LibDems en Grande-Bretagne, sans même parler des liens qu’il a tissés avec le PLR et son chef des finances dans le canton de Vaud), et accessoirement Consul général honoraire de Russie à Lausanne? Énoncée ainsi, et nous ne voyons pas d’autres moyens de poser la question, la réponse ne peut qu’être négative. Elle ne dépend pas des montants apportés aux campagnes, ni du nombre ou du prix des voyages et cadeaux offerts, ni bien sûr, comme nous l’avons dit plus haut, de la légalité de telles pratiques. Tout est condamnable dans cette relation: les intérêts objectifs et très matériels de Frederik Paulsen, son statut de relais officiel du poutinisme en Suisse romande (organisateur d’innombrables conférences et voyages), la situation politique très tendue sur le front fiscal (la RIE 3 cantonale et les différents projets fédéraux) et celle, non moins délicate, autour de l’entreprise généralisée de désinformation menée par le Kremlin depuis des années sur quantité de sujets et alors que la Conseillère aux États siège dans la commission de la politique de sécurité.

Les critères qui rendent cette situation inacceptable à gauche s’appliquent-ils à la droite? Évidemment non, c’est bien ce qui fait la différence entre eux et nous! Qu’un·e élu·e ou un parti de droite soit arrosé par un milliardaire ou une entreprise qui cherche à défendre ses intérêts est dans l’ordre des choses, cela figure même, à bien y regarder, dans le programme de tous les partis de droite. Si l’on veut changer cette situation, qui est bien sûr scandaleuse car elle distord la compétition politique en accordant à l’un des camps des moyens presque sans limites, il faudra passer par la loi, comme la gauche le réclame depuis longtemps. Ces pratiques doivent être sévèrement encadrées, la corruption recevoir une définition beaucoup plus extensive, et des organes de contrôle sérieux être mis en place.

Dans les partis de gauche, nous ne pouvons attendre que de telles règles soient décidées pour les respecter; c’est une question à la fois de cohérence politique et d’indépendance. Comment ne pas douter que cette indépendance soit amoindrie lorsque un·e élu·e bénéficie des faveurs censément désintéressées d’un riche donateur? Quant à la cohérence, rappelons que le PS Suisse défend actuellement une initiative populaire pour la transparence du financement des campagnes politiques, initiative absolument essentielle que tout écart de la part des membres du parti fragiliserait immanquablement.

La sanction contre les parlementaires et candidat·e·s de droite qui recherchent avidement de telles faveurs ne peut avoir pour le moment qu’un seul nom: le bulletin de vote. À gauche en revanche, la chose se présente différemment. Les partis ne peuvent attendre la sanction électorale, mais doivent l’anticiper, par des règles certes mais aussi par ce qu’il faut qualifier d’ethos partagé. En l’occurrence, il semble que cette anticipation ait fait défaut de la part du PSV.

Les déboires de Géraldine Savary, qu’elle aurait elle-même pu intégralement anticiper au moment même où elle acceptait les cadeaux de Paulsen, ne sont bien sûr pas du même ordre que ceux que rencontrent Pascal Broulis, Pierre Maudet ou Guillaume Barrazzone, mais il serait étrange de juger ces trois malfaiteurs selon les mêmes critères qu’une camarade. Les petits arrangements fiscaux de l’un, les détournements de fonds publics de l’autre, la corruption du troisième, sont d’un degré de gravité évidemment infiniment supérieur à tout ce qu’a pu faire Géraldine Savary. Les trois ne voient visiblement aucun problème dans leur comportement et vont chercher à le montrer aussi longtemps que possible. Seule la justice ou, comme nous le disions plus haut, la sanction électorale, permettra de débarrasser la collectivité publique de ces figures, si possible définitivement. S’agissant de Géraldine Savary, il n’est peut-être pas inutile de préciser que le problème n’a pu se poser que parce que le parti avait décidé, pour les campagnes du Conseil des États, d’accepter les campagnes personnelles (avec des comptes qui n’étaient pas contrôlés par le parti). Il reste à espérer que cette expérience désastreuse conduise le PSV a abandonner cette pratique qui, on l’a vu, ouvre la porte à tous les dérapages. Peut-être faudrait-il aussi réfléchir à une règle prévoyant que les comptes de campagne soient systématiquement validés par le parti national.

Certain·e·s ont jugé bon d’accuser les médias dans l’affaire Savary-Paulsen. Meute affamée et impitoyable avide de scoops, que n’a-t-on pas entendu depuis l’annonce de Géraldine Savary qu’elle quitterait bientôt la vie politique! Certes, le journalisme d’investigation n’est pas une tradition helvétique, surtout lorsqu’il s’agit des responsables politiques locaux, et l’attaque dont elle a été la cible a pu surprendre. Dans ce pays, on a en effet plutôt l’habitude d’une presse servile, aux ordres, peu curieuse d’aller vérifier les affirmations du pouvoir. Il est heureux que nous assistions à la fin de cette époque morose. La presse est un contre-pouvoir; elle n’est pas la courroie de transmission des décisions du gouvernement ou du parlement. Il est normal qu’elle cherche des poux dans la tête des élu·e·s, qu’elle les mette sur le grill chaque fois qu’elle le peut, qu’elle les tiennent comptables et responsables de leurs discours et de leurs actes. C’est son rôle en démocratie, et elle doit le mener contre toutes les forces politiques. En Suisse romande, nous devons bien davantage nous inquiéter qu’elle ne le remplisse pas avec suffisamment de vigueur qu’elle ne manque de mesure dans l’exercice de ce contre-pouvoir. Que Géraldine Savary en fasse aujourd’hui les frais ne change strictement rien à cela.

Maintenant, nous devons souhaiter que cette même presse fasse preuve de la même pugnacité envers les trois malandrins cités plus haut, tout en sachant qu’ils ne respectent pas la même déontologie et qu’ils se croient sincèrement au-dessus des lois et des règles de bienséance que chacun·e devrait observer comme responsable politique, singulièrement dans les fonctions qui sont les leurs.

La rédaction

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